Beaucoup d’entre nous avons été profondément attristés et même blessés par des publications tapageuses parues au moment du décès du professeur de Duve.
Il faut dire que ce grand savant, issu d’un milieu chrétien, n’a pas hésité, à de multiples occasions à la fin de sa vie, à dire ses doutes philosophiques et à professer son agnosticisme. Je suppose que personne ne songe à lui contester ce droit.
Par ailleurs, que le petit monde anti-catho belge s’en réjouirait avec plus ou moins de décence, était à prévoir.
C’est de ce même droit que je veux faire usage ici pour exprimer le plus clairement qu’il m’est possible, pourquoi le tapage fait autour de ce décès et son exploitation par certains, représente une dérive ; une dérive de plus, et plus grave que d’autres.
Tout d’abord il me semble profondément regrettable et peu digne d’un grand esprit, d’organiser publiquement son décès et ce qu’il faut bien reconnaître comme un suicide assisté. Il s’agit d’un délit commis en toute impunité, car ceux qui ont posé les gestes létaux pour procéder à cette mise à mort en dehors des circonstances prévues par notre loi sur l’euthanasie, ne seront évidemment pas poursuivis.
Je ne vois rien de respectable ni de bon dans cette manière d’agir, si ce n’est qu’elle met très clairement en lumière les limites de l’applicabilité réelle de notre mauvaise loi sur l’euthanasie. La preuve est faite que, si nous ne voulons pas d’une société où chacun puisse être supprimé sous prétexte de son consentement, (ou de son incapacité à donner son consentement) cette loi doit être revue profondément.
Mais le plus triste et le plus dérangeant dans les circonstances de la disparition de ce grand Monsieur qu’était incontestablement le professeur de Duve, ne me semble pas être son suicide assisté. Le plus triste est sans doute l’exploitation qu’en font les milieux scientistes et prétendument « laïcs » qui chantent victoire sur tous les tons parce que, outre la mise en scène de sa mort, dans son grand âge, le savant avait renié toute foi.
Il a dit, en effet : « Je ne puis rationnellement me rallier au concept d’un être immanent ». « L’Ultime réalité n’est pas une entité intemporelle, mais une conception de mon esprit.»
Excusez-moi, je vais manquer ici au respect le plus élémentaire dû à un grand savant qui vient de décéder, mais je considère que s’il a effectivement affirmé cela, il a tout simplement dit une grosse bêtise.
Je ne ferais pas de commentaire et je ne prendrais surtout pas le risque de blesser ses admirateurs s’il était seul en cause. Mais qui ne voit que cette position ultime d’un Prix Nobel apporte de l’eau au moulin de la pire des bêtises, celle que nous impose tous les jours d’avantage le monde du matérialisme revanchard ?
J’ose donc m’enfoncer d’avantage et expliquer pourquoi.
Prenons tout d’abord en compte l’esprit d’un homme dont les conceptions, selon lui-même, constitueraient « l’ultime réalité ». J’avoue que je ne comprends pas comment une grande intelligence peut faire preuve d’une telle absence de la moindre modestie.
Quand il se penche sur les découvertes abyssales de l’infiniment petit et qu’il prend conscience de ce que la parcelle la plus infime de matière constitue à elle seule un monde dont nous n’apercevons pas même les limites, puis quand il tente d’élever son regard vers l’infiniment grand et qu’il essaye de concevoir que toute notre galaxie n’y représente pas plus qu’un grain de poussière, comment un homme peut-il encore oser considérer sa petite personne et son petit esprit comme la mesure ultime de la réalité ? N’y a-t-il pas là une forme d’immodestie délirante, incompréhensible ? N’est-ce pas celle qui aveugle l’homme depuis le paradis terrestre ?
Mais venons-en au plus grave. Ce grand savant, dont le QI doit probablement être le double du mien, refuse de « se rallier rationnellement» au « concept d’un être immanent ». Quand j’essaye de comprendre cette affirmation je me dis d’emblée que parler de « concept » quand on parle de Dieu est déjà extraordinairement réducteur, mais ce qui me dérange le plus est cette incommensurable prétention à vouloir, ici encore, considérer sa propre raison comme une sorte de mesure obligatoire à laquelle Dieu devrait répondre pour être acceptable. Je ne veux pas me montrer désagréable mais pour être scientifiquement réel faut-il vraiment correspondre à ce qu’un esprit d’homme conçoit comme rationnel ?
Un sentiment est-il rationnel ? Pour autant le sentiment n’existe-t-il pas ?
La beauté, l’art sont-ils rationnels ? Pour autant, n’existent-t-ils pas ?
La souffrance et la joie, les vertus et le don de soi sont-ils rationnels ? Pour autant n’existent-ils pas ?
L’amour, irrationnel par excellence entre tous les dons faits à l’homme, n’existerait-il pas ?
Bref c’est tout ce qui n’est pas mesurable, tout ce qui fait la vie personnelle de l’homme, que notre raison ne peut circonscrire. Bien loin de mettre l’existence de ces éléments en doute, ceci ne prouve qu’une chose : c’est que notre raison est actuellement encore tellement limitée qu’elle ne peut concevoir la réalité de leur contenu. Pour notre petite raison humaine la vie reste un mystère.
Je pense moi que la seule attitude intelligente vis à vis de tout ce qui nous apparaît comme difficilement compatible avec notre raison est une modestie radicale. Ce n’est pas parce qu’un élément échappe à notre entendement que nous pouvons mettre la réalité de son existence en doute. Bien au contraire car, sinon, nous devions mettre en doute l’existence de l’amour.
Or, nous savons que l’amour reste la source de toute vie, et spécialement de la vie humaine depuis son apparition jusqu’à son retour vers le Père, nous le savons sans que notre science soit en mesure de l’expliquer. Si nous donnons la primauté au matérialisme scientiste, nous devons « rationnellement » refuser le principe de toute vie.
Le matérialisme, voilà qui est clair maintenant, est l’origine de la culture de mort qui s’impose chez nous aujourd’hui.
Vous nous permettrez donc de le combattre de toutes nos forces.
Pascal de Roubaix.