Qu’il règne !
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« Le roi règne mais ne gouverne pas » ! Attribuée à Adolphe Thiers à l’époque de la restauration, cette formule fut d’une efficacité redoutable.

Bien plus tard, elle fut  reprise chez nous (sans beaucoup de modestie) par Gaston Eyskens  dans un contexte très peu innocent, celui de ce qu’on a appelé « la question royale ». L’efficacité de la formule m’a poussé à y réfléchir pour la raison que je soupçonnais le monde de ne pas la comprendre mieux que moi.

En résumé, « le roi ne gouverne pas » me semble une belle évidence mise habilement en opposition avec ce que personne ne comprend : « le roi règne ».

Je pense, en effet, que le premier principe à suivre par un roi est de ne jamais se laisser aller à gouverner et encore moins à administrer lui-même. Pour ce faire il y a le pouvoir exécutif, les ministres pour gérer au jour le jour, et il y a l’ordre judiciaire pour sanctionner le respect des lois. Qu’il soit « constitutionnel », ou prétendument « absolu » et même « de droit divin », le rôle du monarque n’est pas de gouverner ou d’administrer lui-même. L’histoire fourmille d’exemples où l’on a vu ceux qui s’y sont égarés, s’en mordre cruellement les doigts. Dans la ligne du bon adage « de minimis non curat praetor », la tête de l’Etat n’a pas à se préoccuper de la mise en œuvre journalière des politiques ou de la bonne application des lois. Elle doit, au contraire, garder suffisamment de hauteur pour ne jamais manquer de visibilité ou de distance pour juger sereinement.  Le monarque est celui qui est seul au-dessus de la pyramide de l’organisation d’un pays et ce rôle de tête, d’ultime niveau, définit en quelques sortes les limites naturelles de sa fonction.  Pour pouvoir tenir sa place, le monarque doit rester au-dessus des contingences et des tâches de mise en œuvre dont les aléas ne doivent pas perturber sa mission. Cette nécessité qui me semble structurelle pour la tête de l’Etat, justifie à la fois sa parfaite irresponsabilité politique et son intangibilité statutaire et personnelle.

A ce propos, l’attitude est grotesque qui prévaut actuellement dans les milieux politiques et médiatiques belges et qui guette le moindre geste du Roi (ou d’un membre de sa famille) et vérifie s’il a bien été préalablement cautionné par un ministre. Le roi n’a pas intérêt ni sans doute envie de jouer au ministre, d’une part, et, d’autre part, ses faits et gestes qui touchent (fatalement) à une dimension politique n’ont à être autorisés par personne, mais ils sont « automatiquement », constitutionnellement, couverts par ses ministres, tandis que sa fonction comme sa personne restent inviolables. Cette répartition des rôles suppose bien évidemment une concertation constante et une confiance réciproque entre le roi et le ministère sans lesquelles celui-ci ne peut tenir, et c’est très bien ainsi.

Donc, tout le monde est bien d’accord, le roi ne gouverne pas. Mais ceci ne nous aide pas beaucoup à cerner exactement ce que nous entendons par « le roi règne ».

Que signifie donc ce terme large et solennel qui fait si peur à tous nos amis «progressistes» ? Nous venons de voir que la place du monarque est précisément au-dessus des tâches de gouvernent et d’administration. Pourquoi ? Pour n’entraver en rien par des soucis ancillaires, par des intérêts particuliers ou des rivalités humaines, son rôle de tête de l’Etat.

Soit, mais encore, comment comprendre et donc adhérer à cette conception de la répartition des pouvoirs dans notre monarchie ?     Si l’on retourne aux racines grecques du terme « monarque » on peut le traduire par « le guide unique ». Avant même de parler de pouvoir, la monarchie se définit donc comme un régime qui place un guide seul à la tête de l’Etat. En monarchie il n’y a pas, à proprement parler, de « chef d’état », il y a plutôt un guide de la nation. C’est une nuance qui ne me semble pas anodine.

Régner signifie donc guider. Guider, comme un pasteur son troupeau, ou comme un père ses enfants, pas comme  un chef qui commande et ordonne ou comme un directeur général qui décide et qui gère.

L’ancien régime avait à ce propos, quoi qu’en pensent certains, une très haute idée du service qui était celui du souverain. Je crois d’ailleurs que si la population française avait pu prendre connaissance des écrits d’une rare élévation dans lesquels le malheureux Louis XVI parlait de sa propre mission et des devoirs de sa charge, jamais elle ne lui aurait réservé cette fin sanglante et ignominieuse. Mais après les excès de la sauvagerie révolutionnaire, et afin aussi d’éviter le retour des privilèges qui risquent à chaque instant de reprendre le dessus dans la répartition des pouvoirs, le bourgeois de l’époque « des lumières », épris de liberté, a eu l’idée, sans doute quelque peu mesquine mais incontestablement efficace, de cadrer les pouvoirs du souverain et de répartir les autres en les séparant bien, dans un texte fondamental, une Constitution.

La Belgique eut alors la chance de pouvoir tirer  les leçons des erreurs passées, pour se doter d’une Constitution tellement bien bâtie qu’elle servira longtemps de modèle et de référence dans le monde entiers. Dans notre Constitution se retrouve parfaitement balisé le rôle du roi comme tête de l’Etat mais strictement sans responsabilité de gestion politique ou administrative. Il chapeaute les trois pouvoirs mais n’en dirige aucun.

Je crois pouvoir vous donner une image éclairante sur la nature de ce rôle très spécifique. Il se fait que mon métier consiste à écouter ceux qui viennent me parler de leurs difficultés professionnelles. Vous me croirez ou pas, mais le simple fait de les écouter et de les aider à exprimer leurs difficultés, leur fait faire l’essentiel du chemin vers un changement de vie parfois total. Au lendemain de cette expérience aucun d’eux ne niera que ce simple contact, qui n’avait aucun caractère obligatoire et ne l’a forcé en rien, a été important, pour ne pas dire déterminant pour lui. Si, au lieu de faire du « coaching », je faisais de la politique et que toutes les semaines le premier ministre venait dans mon bureau pour me faire rapport sur son activité, et si j’avais par ailleurs l’occasion de rencontrer tous ceux que je veux, ainsi que tous les Belges et les organisations belges qui méritent de l’intérêt, si tous les pays du monde m’envoyaient leur ambassadeur, et tout ceci dans le cadre d’un mandat permanent qui ne pourrait jamais être remis en cause par qui que ce soit, dans un tel rôle, même sans jamais prendre une décision moi-même, même sans avoir ni science ni savoir-faire, je serais l’homme le plus puissant du pays. Le roi, dans notre monarchie constitutionnelle a exactement ce rôle et il est donc, de fait, au-dessus des trois pouvoirs, non pas le chef, mais la tête du pays. Le roi n’est pas « à la tête » du pays, il « est » la tête du pays. Il ne le dirige pas, il veille sur lui. Là se trouve tout le génie de notre Constitution.

Hélas nos propres turpitudes ont détruit progressivement ce chef d’œuvre pour suivre une dérive qui nous ruine et nous paralyse aujourd’hui : la particratie.

Il s’agit d’un processus que nous avons mille fois dénoncé dans ces colonnes. Il a créé entre les élus du peuple (le Parlement) et le Ministère qu’ils sont sensés contrôler, des associations de fait qu’on appelle les partis. Non prévus par le constituant, libres de tout contrôle, mais nourris par les subsides qu’ils se sont octroyés, les partis détiennent à ce jour le pouvoir exécutif, ils dominent totalement le législatif à travers leur mainmise sur les processus électoraux et sur les moyens de communication, et cernent le pouvoir judiciaire en lui mégotant les moyens d’agir, en y contrôlant les principales nominations, et en galvaudant à qui mieux mieux, par une diarrhée de textes sans cohérence, la qualité de la norme et donc la possibilité de l’appliquer en bonne justice.  Ils s’épanouissent à ce jour dans une oligarchie informelle actuellement incontournable.

Je ne vais pas ici répéter les critiques développées par le Beffroi depuis des années mais simplement remarquer qu’à ce jour le véritable et principal ennemi de la monarchie est la particratie. Derrière les sourires de façade il ne se passe pas un jour sans une attaque contre elle, et pied à pied nous voyons progresser les idées qui veulent confirmer le changement de régime : faute de pouvoir supprimer une institution encore et toujours ultra populaire, on veut faire de notre roi un souverain de pacotille qu’ils appellent « protocolaire » mais qui sera surtout aux ordres de la particratie.

Ces partis, auto-proclamés « démocratiques » alors qu’ils sont les ennemis structurels de  la séparation des pouvoirs, prétendent aujourd’hui forcer la main à la monarchie qui en est le premier garant. Ce n’est pas très étonnant.

Ce qui est stupéfiant par contre c’est le peu de responsables conscients et surtout décidés à les en empêcher.

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