Le droit à l’échec.
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Je lisais dernièrement dans Le Soir un article écrit par un monsieur qui se disait « instituteur en fonction » et « Président de la ligue des droits de l’enfant ». Il défendait une curieuse thèse : Aux termes du « décret mission » qui, depuis 1997, définit les « missions de l’école», l’échec scolaire est illégal. Manifestement ravi de cette découverte surréaliste, il l’étayait par des observations qui me laissèrent pantois. Sachez que ce brillant décret confie quatre missions obligatoires à nos écoles et que l’échec, selon ce pédagogue engagé, contrevient à chacune de ces missions.

Première mission : «Promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chaque élève.» Pour notre nouvel ami, l’échec, à l’évidence, altère la confiance en soi des élèves, ce qui constitue, dit-il, la première étape du décrochage scolaire.

Deuxième mission : « Amener tous les élèves à s’approprier des savoirs (sic) et à acquérir des compétences… » Or il saute aux yeux de notre camarade que l’échec « discrimine les élèves au niveau des savoirs et des compétences à acquérir. » Monsieur de la Palisse n’aurait pas mieux dit !

Troisième mission : (ici je ne vous épargne rien, c’est trop beau) « préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ». Et notre instit. de service voit encore plus rouge (si c’est possible) et condamne ce lâche échec qui, frappant « les plus fragiles socialement » ne contribue vraiment pas à une « société solidaire et renforce les inégalités sociales »

Quatrième mission : « assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale » alors que l’échec, aux yeux de notre héros, « jette des dizaines de milliers de jeunes, à jamais, dans la précarité sociale »

Sa conclusion est donc limpide : l’échec scolaire est bien en contradiction flagrante avec le décret, il est donc indubitablement «hors la loi».

Et nous voici en Absurdie.

Si j’osais un avis, ce serait pour vous demander quel est le plus grave, un professeur qui déjante ou un décret qui l’y conduit fatalement ?

 

 

Chacun aura compris que c’est ce second constat qui mérite notre courroux, le professeur militant (il est élu écolo comme vous auriez pu le deviner) ayant l’excuse de sa générosité bébête probablement blessée.

Je serais même tenté de le remercier pour avoir poussé, apparemment sans le vouloir, la logique du système jusqu’à l’absurde. Il nous montre ainsi, clairement, que les dernières législations concernant l’école sont purement idéologiques d’une part, et que, d’autre part, elles veulent ignorer ce qui est la base même de l’apprentissage : le droit à l’erreur, le droit à la faute, le droit à l’échec.

Vous m’excuserez de devoir énoncer de pompeuses évidences mais la pédagogie ne consiste pas à éviter l’erreur, à ne jamais sanctionner négativement la faute ni constater l’échec, mais bien à insuffler le désir et la volonté de se corriger, de remettre l’ouvrage sur le métier, et ainsi, à force d’erreurs et d’autant de corrections, à ne plus connaître d’échec. Et c’est alors qu’elle peut applaudir, (qu’elle doit applaudir), ce dépassement de soi que sanctionne la réussite. L’homme est ainsi construit : sa réussite ne se forge qu’en sortant du creuset de ses échecs antérieurs.

Chaque fois que, par bêtise ou faiblesse, un enseignant craint de sanctionner négativement le travail d’un enfant, c’est un Mozart qu’il étouffe dans l’ouate de sa générosité imbécile, de sa générosité criminelle.

L’oubli de ce principe élémentaire dans les écoles de nos enfants, à l’exception heureuse de quelques établissements élitistes qui se voient critiquer parce qu’ils gardent le cap, a été voulu et idéologiquement organisé. Or c’est lui qui fait monter en ligne aujourd’hui, toute cette génération gâtée de brouillons ambulants, d’irresponsables approximatifs, sans rigueur et sans force, candidats à l’assistance, au chômage et, finalement, au désespoir et à la révolte gratuite.

Si beaucoup voient notre époque comme un temps de décadence, c’est sans doute dans l’oubli du droit à l’échec (l’échec inhérent à notre condition humaine), qu’ils doivent en chercher une des toutes premières causes.

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