Europe : l’indispensable idéal !
6341886252_199e3e0b57_b

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais, à mon humble avis, la première cause de la volonté de séparation manifestée par 52% des votants britanniques n’est pas leur souverainisme entêté. Je pense que, dans leur très grande majorité, ils ne sont pas rebutés par l’Europe, mais je pense que leur refus est celui de la machine européenne actuelle et de sa conduite imbuvable.

Profitons, si vous le voulez bien, des circonstances qui nous ébranlent aujourd’hui pour faire le point.

Le premier point sur lequel j’aimerais revenir est un fait (plus respectable que le Lord Maire, comme le répètent leurs bons esprits) : l’Angleterre, j’entends le Royaume Uni dans toutes ses composantes, est un morceau de l’Europe. Même si 100% des habitants de ces îles voulaient le contraire, je serais au regret de leur dire qu’ils ne peuvent changer l’histoire et la part fort importante qu’ont prise leurs aïeux dans les événements et les échanges (trop souvent sanglants) qui ont façonné nos peuples, nos religions, nos langues, nos lois et nos frontières, nos arts et nos savoirs, jusqu’à nos goûts et nos loisirs.

Bien ! Ceci posé, faut-il qu’une entité, disposant d’un pouvoir et d’institutions, gère un certain nombre de compétences sur un territoire beaucoup plus large que celui, individuel, de chaque pays d’Europe?

La réponse est : oui, à l’évidence. Ici encore les faits nous contraignent. Depuis la formidable révolution des moyens de communication qui a fait entrer le monde entier dans le salon de la ménagère, il serait enfantin de prétendre pouvoir vivre isolé. Que nous le voulions ou non, certaines matières sont devenues internationales si pas mondiales et peuvent se jouer des frontières et donc des souverainetés. Nous sommes forcés, si nous voulons éviter que ne s’y impose la loi du plus fort, de créer des instances communes aux nations, qui règlementent et contrôlent ces activités.

Bon, nous sommes donc d’accord : des institutions efficaces et justes doivent encadrer tout ce qui dépasse les frontières et risque donc d’échapper aux lois nationales qui protègent nos libertés. Mais la révolution continuelle des technologies, principalement celles de la communication, multiplie les matières internationales au point que celles-ci deviennent chaque jour plus nombreuses et d’une importance économique et même culturelle tout aussi grande que ce que peuvent encore contrôler chacune des nations par elles seules. Qui ne voit que se pose dès lors une question politique essentielle : comment les nations, fruits incontournable de notre histoire et garantes de nos libertés, doivent-elles s’y prendre pour gérer ce qui les dépasse ?

Nos nations européennes se heurtent avec plus ou moins de bonheur à cette question depuis la fin des guerres fratricides qui nous ont mis à genoux. Et l’Europe se construit vaille que vaille malgré toutes les embuches conçues par les intérêts centrifuges. Ceux-ci viennent de gagner une bataille qui fait douter les timorés. Par contre cette « défaite » n’en est peut-être pas une, car elle provoque mille réflexions qui veulent remettre notre Europe sur le bon chemin comme celles produites par les collaborateurs de notre cher Institut Thomas More (1). C’est là sans doute la conséquence heureuse du refus du peuple anglais.

Je cèderai à plus savant que moi l’élaboration et la proposition de solutions structurelles. Plus simplement, je ne veux pas laisser passer l’occasion de rappeler ici trois principes qui me semblent essentiels :

 

L’Europe est une civilisation berceau du personnalisme : L’Europe n’est pas le plus grand, le plus puissant ni le plus peuplé des territoires. Mais, plus qu’une puissance, elle est d’abord une civilisation. Cette civilisation a débordé de son berceau et irrigue aujourd’hui le monde entier. Cette civilisation est faite d’une substance particulière qui est l’humanisme personnaliste. Le levain de ce  personnalisme est fait d’un ensemble de  valeurs universelles que nous ont transmis les philosophes grecs et les prophètes d’Israël, puis les Evangiles, avant que Rome, relayée par les monastères, ne permette l’expansion décisive de l’Eglise catholique. Ce personnalisme mérite bien notre patriotisme, un patriotisme pour notre civilisation européenne. (2)

 

L’Europe est un empire : Je ne suis pas grand amateur de ce mot qui peut rebuter le démocrate, mais je dois m’incliner devant la réalité ; les princes qui nous gouvernent (couronnés ou non) sont forcés par les faits de vivre dans un ensemble qui, tout en respectant leurs particularismes, leur autonomie et leur souveraineté résiduelle, gère, en leur nom et en celui des peuples européens, les matières qui ne peuvent plus être gérées localement. Il s’agit, non d’une perte, mais d’une mise en commun d’une part de leur souveraineté qui leur échappe, en la confiant à une autorité politique qu’ils reconnaissent tous. Je crois profondément que c’est en acceptant cette notion d’empire et en organisant son fonctionnement sans lourdeurs administratives, mais en jouant honnêtement le jeu du transfert réel de souveraineté dans les matières inévitables, que l’Europe pourra, pour leur bien commun, constituer selon le principe de subsidiarité, la maison commune des nations européennes. Cette notion d’empire, (donnez-lui le nom que vous voudrez), est vieille comme l’Europe, et est à mon avis celle qui permet de ne pas rêver à une improbable « nation Europe » tout en évitant les enfermements délétères de l’impossible « chacun pour soi ».

 

L’Europe doit rendre à Dieu ce qui n’appartient pas à César : S’il est une réalité que nous ne pouvons plus continuer à nier ou simplement à effacer de la sphère politique, comme certains veulent le faire, c’est celle de l’existence d’une dimension immatérielle dans la vie des hommes. D’autres font pire encore qui prétendent faire gérer par César des matières subjectives, des règles de vie, des principes d’éducation, des choix esthétiques et même moraux (ou immoraux !) pour lesquels on nous invente tous les jours de nouvelles normes qui ressemblent plus à de nouveaux dogmes païens qu’à une juste quête du bien commun.

Je crois savoir que le vrai libéralisme exige la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est-à-dire la séparation claire entre les matières temporelles et spirituelles. Ceci ne signifie-t-il pas que le véritable libéralisme reconnaisse l’existence (et toute l‘importance) de la dimension spirituelle de nos vies. Séparer deux éléments ne signifie pas nier l’existence de l’un des deux, bien au contraire.

« Mais nous ne voulons absolument pas nier la réalité de vos options religieuses ou philosophiques -nous répondront-ils- nous voulons simplement que vous les gardiez pour vous, dans votre vie privée, sans les faire interférer en quoi que ce soit avec la vie publique qui est notre territoire exclusif ! » Comment un homme de raison peut-il énoncer ou se rallier à pareille formule ?

Comment ne pas voir qu’elle exige du croyant de laisser sa foi au vestiaire ? Alors que la nature même de cette foi est le partage d’une nouvelle essentielle : notre vie a un sens qui est celui du don de soi, celui de l’amour qui est vainqueur de notre pénible finitude. Comment ne pas voir que le don de soi est l’épicentre de toute vie sociale ? Comment ne pas comprendre qu’il est absurde pour César, sous prétexte de neutralité, de ne pas vouloir entendre ceux qui lui disent que la vie des hommes a un sens, une espérance ? Comment ne pas comprendre que ce sens, cette espérance, qui échappe à toute forme de contrainte par l’homme, reste sa quête essentielle, son idéal ? Comment ne pas comprendre qu’il reste donc au  pouvoir politique de veiller à l’organisation matérielle nécessaire à la libre expression de l’homme, et de son cœur tendu vers son idéal (qu’il fût touché ou non par la grâce de la foi) ?

Comment ne pas voir a contrario, à quel désespoir, à quelles monstruosités nous a conduits cette société qui, depuis les sinistres « lumières », a cru pouvoir impunément condamner Dieu ?

 

Pascal de ROUBAIX.

 

 

 

(1) Citons nos têtes pensantes passionnées du sujet : Paul Goldschmidt, Charles Beigbeder, Léopold d’Arenberg, et bien entendu, Jean-Thomas Lesueur et Jean-Sylvestre Mongrenier. Voyez sur www.institut-thomas-more.org

(2)Lire : http://www.institut-thomas-more.org/fr/actualite/le-brexit-leurope-et-le-patriotisme-de-civilisation.html

 

(2 votes - 4.50)
Loading...Loading...

10 commentaires à propos de “Europe : l’indispensable idéal !”

  • Olivier van Stratum

    Cher Monsieur de Roubaix,
    Vous avez parfaitement raison et vous vous exprimez avec clarté et éloquence, merci. Oui, les institutions européennes répondent à une nécessité évidente, le cadre national étant beaucoup trop étroit pour bien des sujets. Et oui, l’Europe est une civilisation, celle du personnalisme. Mais qui était là, outre-Manche, pour expliquer l’évidence et défendre la civilisation personnaliste ? Il n’y avait … personne ! Plutôt que de faire campagne sur le plateau de la BBC, dans les universités et les lieux publics anglais, Messieurs Tusk, Juncker et consorts ont préféré pantoufler dans leurs bureaux à Bruxelles, laissant le champ libre aux démagogues, alors qu’il y avait péril en la demeure. On ne peut pas dire que ces dépositaires du projet européen aient fait preuve de leadership ! Faut-il s’étonner que les gens se détournent quand on les dédaigne ainsi ?
    Et voilà à quoi nous en sommes réduits : un pays qui partage nos valeurs nous quitte, tandis qu’un autre qui les piétine dans les soubresauts d’un coup d’état manqué veut nous rejoindre.
    A point nommé, notre roi Philippe vient de nous rappeler que le projet européen reste porteur d’espoir. Allons courage, en voilà au moins un parmi les 27 chefs d’état restants qui le dise haut et clair !

  • Michel Maroy

    Pascal de Roubaix a le mérite d’une pensée toujours profonde et personnelle qu ‘ il en soit ici remercié .

    Les Citoyens britanniques ont voté pour des raisons diverses , mais on ne peut pas vivre dans un ” empire ” ( pour employer le vocable utilisé ) et en m^me temps le décrier sans arrêt en partie sur base de mensonges flagrants .

    L’ UE a des qualités mais aussi des défauts , L’ UE c’est la solution en grande partie pour la stabilité , la diversité , la coopération et le changement technologique . Les qualités pèsent plus lourd que les défauts . L ‘ UE reste cependant un projet à améliorer .

    Le traité de Lisbonne instaure un dialogue ( institutionnalisé ) avec les Eglises et courants philosophiques .

    Il y a plusieurs apports historiques à ce que nous sommes .
    Athènes , Rome , Chrétienté , la Réforme , les lumières .

    Ne cédons pas à la crise de confiance ni au repli sur soi . Chacun peut a son idée et à sa manière via des instituts ou fondations association , oserais je dire parti politique , former le tissu dont l’ Europe a besoin pour rebondir .

  • Fernand Schmetz

    L’Europe a très clairement rejeté tout ce à quoi vous faites référence et un revirement semble improbable. Le Royaume-uni avait donc peut-être raison de partir …

    • Pascal de Roubaix

      M. Schmetz, vous parlez des gens qui mènent la politique européenne actuelle, mais de celle-là il n’y a pas que les Anglais à ne pas en vouloir. Tout montre aujourd’hui que les Européens ne veulent plus de cette Europe-là qui va droit dans le mur.

  • André Laloux

    Le Royaume uni n’a jamais adhéré…
    Pire il s’est systématiquement ingénié pendant 40 ans à affaiblir l’Europe de multiples façons.
    Il est donc temps de se remobiliser autour des buts originaux que s’était fixé l’UE et de se recompter autour de ceux-ci, puis de refixer des règles strictes autour d’engagements très clairement définis (en tenant compte des avis des pays baltes notamment), puis d’enfin recommencer à vraiment travailler pour le “Bonum comune” si cher à cette tribune.

  • Thierry Muûls

    vos commentaires clairs concis et allant au fond des choses se rapprochent me semble t’il de façon heureuse du livre qui vient de paraître “Quelle âme pour l’Europe?”Editions jésuites 2016

  • Leopold d'Arenberg

    bravo pour ce commentaire et bravo pour ces efforts très méritoires
    je reviens d’Estonie et de Lettonie où j’ai pu visiter les anciennes prisons
    du KGB
    dans ces deux pays, la résistance armée a démarré … après la fin de la seconde guerre mondiale et a duré jusque dans les années soixante
    des résistants, appelés “les frères de la forêt”, se sont battus jusqu’au bout dans l’indifférence générale occidentale, pour leur liberté et leur patrie, le pays de leurs pères, dans les grandes forêts de l’espace balte où ils avaient aménagé des bunkers
    pour eux et leurs familles
    quatre-vingt mille combattants, plus de vingt mille tués …
    il est fort malheureux que ces voix ne sont pas entendues car ces pays savent mieux que d’autres pourquoi l’Europe est si importante

  • Bérard

    Comme d’habitude une vision claire et honnête sur les réalités politiques, merci

Laissez un commentaire

Votre email ne sera pas visible.